C’est difficile d’imaginer les conditions de travail des salariés d’Eurest Support Services, une filiale de Compass Group, leader mondial de la restauration, en Algérie.
Prenons par exemple, les chantiers de Western Geco, là où ses employés souffrent le plus. Cette filiale de Schlumberger, également leader mondial sur son marché, sonde les sols à l’aide de techniques d’imagerie ultramodernes afin de repérer de nouvelles réserves de pétrole et déterminer les quantités qui restent dans les puits existants. Elle exploite plusieurs chantiers dans une zone à 800 kilomètres au sud de Hassi Messaoud. Dans ces campements les expatries et les cadres algériens, chef de base, médecin, superviseur, vivent dans des baraquements avec une restauration VIP. Les personnels de service dorment sous la tente mais la différence de traitement entre ceux d’Eurest et les autres est criante. Les chauffeurs TS et les ouvriers de Western Geco sont payés entre trois et cinq fois plus pour les inciter à accepter ces conditions de travail.

Hassi Messaoud - route vers Ouargla © Michel Dor - Tous droits réservés

Les employés d’Eurest viennent principalement du nord du pays. Ils effectuent des trajets par leurs propres moyens jusqu’à Hassi Messaoud à environ 850 kilomètres d’Alger. Les grandes villes les plus proches sont Ouargla (80 kms) et Ghardaia (280 kms). A partir de Hassi Messaoud, Eurest assure le transport en 4/4 jusqu’aux chantiers perdus au fond des dunes entassant 8 personnes dans la même voiture.
Arrivés sur place, ils travaillent 6 semaines d’affiler, sans jour de repos, avant d’être ramenés à Hassi Messaoud et disposer de 3 semaines de congé. Du moins en théorie, car si son remplaçant ne se pointe pas à Hassi Messaoud – ce qui arrive fréquemment – Eurest n’assure pas la relève.
Vous imaginez ? Travailler dans le désert à 1 800 kilomètres de chez vous pendant 6 semaines à faire la cuisine, du nettoyage, dans une chaleur épouvantable entre 40 à 50 degrés, sans nouvelles de votre famille car seule l’entreprise cliente est autorisée à utiliser le téléphone et il n’y a pas d’autre moyen de communication. On dort sous la tente dans des conditions d’hygiène difficiles. Tout cela pour un salaire mensuel de 18 000 dinars (185 €).
Nombreux sont ceux qui y renoncent et ne se pointent pas pour leur service. On peut donc, sans être prévenu, se trouver coincé sur un chantier itinérant dans le désert pour une période allant jusqu’à 3 mois.
Pou pallier le manque d’effectifs, tout le monde effectue plus de 12 heures de travail par jour. Pourquoi pas, parce que le soir venu, il n’y a rien d’autre à faire que de compter les scorpions ou les étoiles. Mais Eurest paie rarement à l’employé de base, les heures supplémentaires qui devraient être décomptées à partir de la neuvième. Le « Camp Boss », lui, est payé par service ; s’il peut s’en compter deux dans la journée, il double sa paie. Il touche un intéressement sur le résultat du camp. Facile d’en déduire que moins les heures sup sont payées, plus qu’il touche.
Pourquoi supporter cette vie ? La seule motivation est le besoin impératif d’avoir un travail pour nourrir sa famille, taux de chômage aidant, on finit par tout accepter.
A ceux qui craquent et décident de rentrer chez eux, le DRH demande gentiment d’écrire une lettre de démission, expliquant qu’ils ont abandonné leur poste de travail sans autorisation. Il explique que s’ils obéissent, il ne leur en voudra pas et les reprendra pour d’autres missions
plus tard. Bien sûr, la plupart n’ont aucun moyen de faire face à ce chantage. Monsieur le DRH évite ainsi des licenciements qui pourraient être contestés en justice et il sait que dans ce cas, il perdrait.
Couchages mis à disposition des salariés d'Eurest à Hassi Messaoud - interdits aux revenants du désertUn procès est justement en cours réunissant une quinzaine de salariés qui réclament leurs dus. Ammar Merzoug, Chef de cuisine, a décidé de les organiser pour faire face aux exactions d’Eurest. Il a été suspendu de son poste de travail il y a plus d’un an. Mais il continue son combat !
Le DRH et son suppléant, juriste, sont parmi les hommes les plus détestés de Hassi Messaoud. De leur bureau climatisé, gagnant près de 8 fois le salaire d’un ouvrier (ils touchent environ 140 000 dinars mensuels), ils font figure d’avant-garde d’Eurest dans ce climat social abominable que les employés appellent « l’apartheid ». Pour les uns, un état de non droit, pour les autres, tous les droits et toutes les récompenses.
Imaginez encore
Vous revenez d’un chantier après 6 semaines ou plus dans le désert. Vous avez roulé pendant une douzaine d’heures. Vous arrivez à Hassi Messaoud, il y faisait 47 degrés la semaine dernière
Et bien, ces messieurs vous interdisent de prendre une douche, de dormir ou de manger dans les installations d’Eurest.
Salle de bain mis à disposition des salariés d'Eurest à Hassi Messaoud - interdite aux revenants du désertSi vous avez besoin d’un papier, une attestation, un acompte pour prendre la route, on vous recevra sur un ton peu aimable, on vous fera comprendre que vous les embêtez et on vous fera attendre.
Et si par malheur, vous arrivez en dehors de leurs heures de bureaux, il y a de grandes chances que la Poste ou la banque soit également fermée. Alors, à défaut d’avoir suffisamment d’argent en poche pour reprendre la route, vous avez le choix entre supplier les agents de sécurité pour vous laisser accéder à une chambre en désobéissant à leurs ordres ou bien, vendre votre portable ou vos vêtements pour payer une chambre ou l’autocar.
Dire que ces Messieurs observent avec grand soin le carême le lundi et le jeudi pour faire croire à leur humanité et leur respect des valeurs religieuses !
Voilà le traitement qu’Eurest réserve à ses employés après plusieurs semaines passés en enfer pour le plus grand bénéfice de ses actionnaires.

Hassi Messaoud vu de loin © Michel Dor - Tous droits réservés

Source : UGTA